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La parole à Elsa Godart - Philosophe et psychanalyste

Auteure de "Je selfie donc je suis", Elsa Godart a bien voulu répondre aux questions du SYNAP

En quoi les réseaux sociaux appauvrissent-ils la sociabilité au lieu de la promouvoir ? 

Vendredi 13 novembre 2015. Paris vient de connaître l’un de ses pires attentats. Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans la diffusion de l’information : en quelques clics, ils contribuent à provoquer un mouvement collectif, à répandre un sentiment de solidarité, notamment grâce au “Safety check” de Facebook et par le hashtag #PorteOuverte sur Twitter. De toute évidence, les réseaux virtuels ont créé une réelle dynamique de rassemblement. Mais ils ont aussi servi à diffuser l’angoisse et la peur : les rumeurs et l’angoisse se sont mêlées aux messages rassurants ce soir-là. Les réseaux sociaux diffusent de manière rapide et efficace - comme une traînée de poudre dont la brèche serait allumée par « l’événement » - une montée en puissance des affects. Aussi, l’un des problèmes que posent les réseaux sociaux est lié à l’hyperdiffusion des informations - des informations qui ne sont pas relayées de façon neutres, mais dotée d’une charge affective. Celles-ci sont dispensées dans l’instantané de l’événement, sans recul, sans analyse, ce qui peut être source d’erreur, mais surtout leur profusion suscite la confusion, car il est impossible de démêler le vrai du faux.

Certes les réseaux sociaux mettent la communauté humaine en lien, ils ont fait de l’homme un homo connecticus. Notons pourtant la singularité de ce lien : nous l’avons nommé nexus, du latin « lien ». Rien à voir avec le sens que lui donnait au XVe siècle le théologien Nicolas de Cues qui désignait ainsi le lien ou le terme médiateur entre Dieu et l’Homme. Le psychosociologue Michel-Louis Rouquette l’a ramené à un sens plus actuel : le « nexus » est un mot, un symbole, un slogan qui a le don de mobiliser et fédérer les foules, hors même de toute raison, « un nœud indémêlable constitué d’affects, d’émotions, et de sens irraisonnés ». Il s’agit donc de traduire des « représentations affectives » à haute charge émotionnelle capables de déchaîner les passions. Aussi, ce que nous désignons ici par nexus, c’est la mise en relation singulière qui relie sans les lier les individus d’une même communauté d’internautes. Ces individus ont des intérêts communs : voir, échanger des informations rapidement, se divertir (et même parfois pervertir, comme c’est le cas pour les djihadistes dont nous savons qu’ils peuvent être recrutés sur Internet et notamment par le biais des réseaux sociaux) sans nécessairement avoir l’objectif d’établir des liens de fond.

En quoi forment-ils un réseau ? Le mot, à l’origine dérivé de rets ou filet, qui se limitait, aux XVIIIe et au XIXe siècles, à désigner celui des chemins et des routes qui sillonnent un pays, a perdu peu à peu, au fil de son usage, son rapport à l’objet concret pour désigner « un certain nombre de propriétés générales intimement entremêlées : l’entrelacement mais aussi le contrôle et la cohésion, la circulation, la connaissance et la représentation topologique[1] ». Le réseau est le propre de la communication qui relie l’émetteur au récepteur. Mais ces réseaux sociaux qui mettent en lien (nexus) créent-ils pour autant du lien ? Internet peut être aussi un très grand théâtre d’illusions : les amitiés y sont parfois réelles, mais souvent factices ; les informations sont multiples, mais en aucun cas certaines… Ces réseaux ne favorisent pas nécessairement la véracité du lien humain. En somme, ils représentent plutôt une de ces « utopies du cyberespace[2] ». Si bien qu’au-delà des apparences, les réseaux sociaux, d’une certaine manière et paradoxalement, appauvrissent la sociabilité au lieu de la promouvoir. Pour que les réseaux sociaux puissent mettre le monde en lien, il faudra commencer par se connecter à l’autre grâce au virtuel et apprendre à se rencontrer dans le réel. Seule la traversée du miroir virtuel permettrait de passer du simple nexus à la vérité du lien humain.

[1] Pierre Mercklé, Sociologie des réseaux sociaux, Paris, La Découverte, 2004, p.7[2] Benjamin Loveluck, Réseaux, libertés et contrôle, Paris, Armand Colin, 2015, pp. 89 sqq.

Dans votre ouvrage, à plusieurs reprises vous évoquez l'influence des réseaux sociaux sur notre rapport à la temporalité, qui conduit à des formes d'insécurité et qui fragilisent tous les contours du moi. Quels sont les dangers encourus sur notre Moi ? 

Lorsque je me connecte sur Facebook ou sur Instagram, et que je me délecte d’un moment d’entrée dans l’intimité et la vie de l’autre, personne ne peut me surprendre en train de voir. Ma jouissance est totale, mon pouvoir irrévocable. Et rien ne vient m’en faire prendre conscience.

Il convient alors d’introduire ici, à côté du couple infernal voyeur/exhibitionniste, celui d’intime/extime,mis en avant par Jacques Lacan. Serge Tisseron, rendant compte de la première téléréalité française, « Loft Story », a repris et s’est approprié la notion d’extimité qu’il préférait à exhibitionnisme pour qualifier un processus qui témoigne selon lui du désir de se rencontrer soi-même en faisant valider par l’autre des fragments de soi. Or, ce que captent les réseaux sociaux à l’instant d’une publication, c’est bien cette fragmentation de soi à la fois partielle, fragile et éphémère. Cette part de soi interroge une « véracité de soi » : qu'est-ce qui est en jeu dans cette représentation ? Qui suis-je au coeur de cette figuration ? Au fond, qu’est-ce que je montre de moi ? Entre idéal du moi et facticité, nous pouvons nous demander si cette succession « d’images-éphéméres » de soi telles qu’on se représente sous la forme de nos différents avatars, ne finiraient pas par nous éloigner drastiquement de nous- même au point de nous y perdre. Entre un excès de monstration et une idéalisation, le tout dans une compulsion de répétition et d’évanescence, on s’interroge : que reste-t-il du moi à l’ère du virtuel?

Vous soulignez que les mots ne jouent plus pleinement leur rôle mais sur une nouvelle idole : l'image. Pourquoi ?  

Le monde semble donc se réduire à son simulacre (eidôlon). Certes, mais un « je »[1] de simulacres fait d’images instantanées – des images qui ne durent pas, qui s’effacent sans s’imprégner, qui, sitôt qu’elles apparaissent, disparaissent et sont remplacées par d’autres. Il s’agit désormais d’acter l’image comme « nouveau langage ». Elle se substitue aux mots, aux récits, aux phrases… Des images éphémères qui n’ont pas le temps – ni la place – de dire ou de raconter. Des images qui ne sont plus des empreintes mais des passages, des fulgurances qui n’ont pas le temps de penser la réalité ni de la restituer. Un langage dont le contenu diffus est à ce point aléatoire, source de confusion, à la fois très simple et irréductible à cette simplicité, qu’il ne permet plus d’établir des échanges en profondeur, d’ailleurs, ce n’est pas là son but. L’image conversationnelle n’offre une « conversation » qu’en apparence, quand on sait que l’étymologie latine de conversatio renvoie à la « fréquentation ». Or, dans les images conversationnelles, il n’y a pas de mise en présence qui rende possible la fréquentation. Dans les images conversationnelles, l’autre n’a pas d’odeur, pas de goût.

Ce qui est indéniable, c’est que l’avènement d’un nouveau langage n’est pas sans conséquence. L’image n’est plus seulement une représentation, mais une apparition qui ne laisse que peu de place au sens, à l’interprétation. Ces « images conversationnelles » en restent au stade du « formel de la forme », c’est-à-dire qu’elles ne disent rien de plus que ce qu’elles montrent : à la fois interprétables à l’infini (donc non signifiantes) et en même temps figées dans ce qui est représenté (donc limitées dans le sens). Si bien qu’elles ne font plus trace ni empreinte, mais ne font que passer sans rien dire. Et si elle ne peut plus être porteuse de sens, c’est parce qu’il est impossible de retenir ou même de rattraper l’image… car elle est éphémère.

[1] Pour reprendre Marie-José Mondzain qui en ce sens interroge « l’histoire de l’expérience subjective que représente la naissance du voir chez le sujet qui vient au monde alors que sa naissance a déjà eu lieu » in Homo spectator, op. cit., p. 28.

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